« Plus le gouvernement que l’on voulait donner à la France était populaire, plus ces blessures ont été profondes.
Lorsqu’on ne reconnaît point de bornes à l’autorité sociale, les chefs du peuple, dans un gouvernement populaire,
ne sont point des défenseurs de la liberté, mais des candidats de tyrannie, aspirant non pas à briser, mais à
conquérir la puissance illimitée qui pèse sur les citoyens. Sous une constitution représentative, une nation
n’est libre que quand ses députés ont un frein. Il serait facile de démontrer, par des citations sans nombre,
que les sophismes les plus grossiers des plus fougueux apôtres de la Terreur, dans les circonstances les plus
révoltantes, n’étaient que des conséquences parfaitement justes des principes de Rousseau. Le peuple qui peut
tout est aussi dangereux, plus dangereux qu’un tyran. Le petit nombre des gouvernants ne constitue pas la tyrannie ;
leur grand nombre ne garantit pas la liberté. Le degré seul de pouvoir social, en quelques mains qu’on le dépose,
fait une constitution libre ou un gouvernement oppressif ; et lorsque la tyrannie est constituée, elle est d’autant
plus affreuse que les tyrans sont plus nombreux.

Sans doute, l’extension exagérée de l’autorité sociale n’a pas toujours des résultats également funestes.
La nature des choses, la disposition des esprits en diminuent quelquefois les excès ; mais ce système est
néanmoins accompagné toujours de graves inconvénients. Cette doctrine crée et jette au hasard dans la société
un degré de pouvoir trop grand pour lui-même et qui est un mal en quelques mains que vous le placiez.
Confiez-le à un seul, à plusieurs, à tous, vous le trouverez également un mal. Vous vous en prendrez aux
dépositaires de ce pouvoir et suivant les circonstances, vous accuserez tour à tour la monarchie, l’aristocratie,
la démocratie, les gouvernements mixtes, le système représentatif. Vous aurez tort. C’est le degré de force et
non les dépositaires de cette force qu’il fait accuser. C’est contre l’arme et non contre le bras qu’il faut sévir.
Il y a des masses trop pesantes dans la main des hommes. (...)
L’erreur de Rousseau et des écrivains le plus amis de la liberté, lorsqu’ils accordent à la société un pouvoir
sans bornes, vient de la manière dont se sont formées leurs idées en politique. Ils ont vu dans l’histoire un petit
nombre d’hommes, ou même un seul, en possession d’un pouvoir immense qui faisait beaucoup de mal. Mais leur courroux
s’est dirigé contre les possesseurs du pouvoir et non contre le pouvoir même. Au lieu de le détruire ils n’ont songé
qu’à le déplacer. C’était un fléau ; ils l’ont considéré comme une conquête, ils en ont doté la société entière.
Il a passé forcément d’elle à la majorité, de la majorité entre les mains de quelques hommes ; il a fait tout autant
de mal qu’auparavant et les exemples, les objections, les arguments et les faits se sont multipliés contre toutes
les institutions politiques. »