La faillite de la démocratie

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Démocratiser l’Irak ou quand le droit d’ingérence suppose une théorie politique bien fondée

Début 2007, c’est l’heure des bilans. Notamment pour les Américains en Irak, qui comptent plus de 3000 morts dans leurs rangs, et dont l’intervention a tué encore beaucoup plus d’Irakiens (plus de 40 000). Dès lors, les pacifistes occidentaux ont beau jeu de dire qu’il ne fallait pas envahir l’Irak.
Il ne fallait pas tenter de démocratiser l’Irak : voilà donc l’idée généralement admise par la bien-pensance française. Mais au nom de quoi, ne fallait-il pas essayer de faire goûter la belle et généreuse idée démocratique aux Irakiens ? Pourquoi laisser au pouvoir un dictateur sanguinaire alors qu’on peut donner lieu à une démocratie dont on promet tant de bienfaits ?
Au nom d’un relativisme généralisé, on a tendance à nier aux démocraties occidentales le droit d’ingérence. Nous ne sommes pas sûrs d’être dans le vrai, notre système démocratique n’est peut-être pas mieux fondé que les pires régimes de ce monde. Dès lors, on n’aurait jamais le droit d’aider des peuples en détresse.
On voit donc transparaître l’importance de mettre au point une théorie politique bien fondée et cohérente pour se donner le droit d’ingérence. Tant qu’on souscrit à la démocratie en raison d’une simple contingence historique, sans la moindre fondation théorique, on se condamne à rendre la démocratie tout aussi légitime que la dernière des dictatures.
Mais si tant est qu’on soit capable de donner une vraie cohérence à l’idée démocratique, cela suffirait-il pour donner d’emblée le pouvoir politique aux Irakiens ?

Démocratiser avant de cultiver, c’est remettre le pouvoir aux populistes

Le peuple irakien a été humilié, torturé et massacré par Saddam Hussein pendant plusieurs décennies. Il a sevré son peuple du minimum de culture nécessaire à l’abolition de son régime, tout en laissant naître en son sein les pires sentiments de haine. Dès lors que l’on renverse le dictateur irakien, doit-on remettre d’emblée le pouvoir politique dans les mains d’un peuple aussi frustré que sevré de culture ?
Pour mieux comprendre l’absurdité de cette situation, nous pouvons comparer la situation du peuple irakien à celle d’un enfant de neuf ans, qui a été humilié, torturé, violé par son père dès son plus jeune âge. Imaginons que vous décidiez de sortir cet enfant de cet enfer quotidien ? Imaginons que vous agissiez au nom des intérêts dudit enfant... et peut-être aussi pour récupérer une partie de la fortune de son géniteur.
Une fois l’enfant soustrait des griffes de son tortionnaire, qu’est-il le plus juste de faire ? - laisser ipso facto cet enfant, sans doute habité par des sentiments d’humiliation, de haine et de vengeance, libre de choisir ce qu’il entend faire de sa vie. - Remettre cet enfant dans les mains d’un tuteur et lui faire passer des tests afin d’évaluer sa santé mentale et voir s’il est apte à choisir rationnellement ce qui sera le mieux pour lui.
Il est évident qu’on se doit de choisir la seconde solution. Dès lors, il convient d’appliquer le même raisonnement au peuple irakien, et à tout peuple qui a vécu sous le joug d’un tel despote. Si nous renonçons à cette solution, nous remettrons, au bout du compte, le pouvoir aux populistes, c’est-à-dire à ceux qui savent le mieux exploiter les failles d’un peuple bafoué.

Et c’est en pensant notamment au peuple irakien que nous écrivions :

« L’absurdité d’un droit de vote universel ressort avec encore plus de prégnance dans des cas d’analphabétisme extrêmes, qui sont pourtant la norme sur notre planète. Il suffit en effet d’évoquer le problème de la démocratie dans des pays gangrenés par de forts taux d’illettrisme pour comprendre les limites d’un droit de vote universel. En quoi est-il progressiste de consulter un peuple sevré de culture pour savoir comment diriger un pays ? Quelle urgence y a-t-il à donner le droit de vote à des individus à qui on ôte les outils intellectuels pour voter ? Comment ne pas être affolé quand, parlant de certains pays sous-développés, on entend dire que les populations sont dans un état de misère avancé mais que ce sont des pays démocratisés ?... Comme si la démocratie était un signe de progrès absolu, comme s’il s’agissait du premier pas que chaque société devait faire pour progresser. Comme si des milliers de morts avaient moins de valeur que la belle idée de la démocratie. Il ne suffit pourtant pas de donner à des individus des droits de vote égaux si, dans le même temps, on leur retire tous leurs autres droits, à commencer par celui de boire et manger. La démocratie n’est pas le premier droit de chaque homme, précédant les droits les plus vitaux ; si Rousseau la réserve à un peuple de Dieux, c’est bien que la démocratie est plutôt l’ultime étape d’une humanité parfaitement accomplie.
Il y a donc bien un antagonisme fondamental entre la démocratie et la réalisation des Droits de l’homme, qui ressort avec une évidence toute particulière dans les pays en voie de démocratisation. Là où les inégalités sociales sont le plus marquées, là où le manque de culture des masses est par conséquent le plus grand, tout fonctionnement démocratique est entravé. Plus les inégalités sont grandes, plus l’impossibilité de faire fonctionner la démocratie apparaît au grand jour. Plus les citoyens d’un pays sont socialement inégaux, plus ressort clairement l’absurdité du traitement égal de tous les citoyens. Il est aussi absurde de donner le droit de vote à des peuples laissés dans l’ignorance qu’il fut inutile de donner le droit de vote aux femmes avant de leur avoir assuré une éducation égale à celle des hommes.
Est-ce à dire que le rejet de la démocratie ne peut valoir que temporairement, dans des pays qui ne se sont pas encore suffisamment familiarisés avec les moeurs démocratiques ? Y aurait-il un seuil minimum de connaissances que n’atteindraient pas la majorité des populations de ces « pays en voie de développement » mais possédé par les électeurs de nos « pays dits développés » ?
La réponse est bien évidemment négative. Les cas extrêmes d’analphabétisme ne sont que des échantillons témoins qui nous aident à déceler l’absurdité du traitement démocratique des citoyens. »

Olivier Drochon, La faillite de la démocratie (p. 95-96)

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