Mill, De la liberté, Chapitre II
« Il existe une différence extrême entre présumer vraie une opinion qui a survécu
à toutes les réfutations et présumer sa vérité afin de ne pas en permettre la réfutation »
« Si tous les hommes moins un partageaient la même opinion, ils n’en auraient pas pour autant le droit
d’imposer silence à cette personne, pas plus que celle-ci, d’imposer silence aux hommes si elle en avait
le pouvoir. Si une opinion n’était qu’une possession personnelle, sans valeur pour d’autres que son possesseur ;
si d’être gêné dans la jouissance de cette possession n’était qu’un dommage privé, il y aurait une différence
à ce que ce dommage fût infligé à peu ou à beaucoup de personnes. Mais ce qu’il y a de particulièrement néfaste
à imposer silence à l’expression d’une opinion, c’est que cela revient à voler l’humanité : tant la postérité
que la génération présente, les détracteurs de cette opinion davantage encore que ses détenteurs.
Si l’opinion est juste, on les prive de l’occasion d’échanger l’erreur pour la vérité ; si elle est fausse,
ils perdent un bénéfice presque aussi considérable : une perception plus claire et une impression plus vive
de la vérité que produit sa confrontation avec l’erreur. (...)
Il se peut que l’opinion qu’on cherche à supprimer soit vraie : ceux qui désirent la supprimer en contestent
naturellement la vérité, mais ils ne sont pas infaillibles. Il n’est pas en leur pouvoir de trancher la question
pour l’humanité entière, ni de retirer à d’autres qu’eux les moyens de juger. Refuser d’entendre une opinion sous
prétexte qu’ils sont sûrs de sa fausseté, c’est présumer que leur certitude est la certitude absolue.
Etouffer une discussion, c’est s’arroger l’infaillibilité. Cet argument commun suffira à la condamnation de ce
procédé, car tout commun qu’il soit, il n’en est pas plus mauvais.
Malheureusement pour le bon sens des hommes, le fait de leur faillibilité est loin de garder dans leur jugement
pratique le poids qu’ils lui accordent en théorie. En effet, bien que chacun se sache faillible, peu sont ceux
qui jugent nécessaire de se prémunir contre cette faillibilité, ou d’admettre qu’une opinion dont ils se sentent
très sûrs puisse être un exemple de cette erreur. (...)

Il existe une différence extrême entre présumer vraie une opinion qui a survécu à toutes les réfutations et
présumer sa vérité afin de ne pas en permettre la réfutation. La liberté complète de contredire et de réfuter
notre opinion est la condition même qui nous permet de présumer sa vérité en vue d’agir : c’est là la seule façon
rationnelle donnée à un être doué de facultés humains de s’assurer qu’il est dans le vrai. (...)
Comment se fait-il alors qu’il y ait globalement prépondérance d’opinions et de conduites rationnelles dans
l’humanité ? Si prépondérance il y a - et sans elle, les affaires humaines seraient et eussent toujours été dans
un état presque désespéré - elle le doit à une qualité de l’esprit humain, à la source de toute ce qu’il y a des
respectable en l’homme en tant qu’être intellectuel et moral, à savoir que ses erreurs sont rectifiables. (...)
Toute la force et la valeur de l’esprit humain - puisqu’il dépend de cette faculté d’être rectifié quand il s’égare -
n’est vraiment fiable que si tous les moyens pour le rectifier sont à portée de main. Le jugement d’un homme
s’avère-t-il digne de confiance, c’est qu’il a su demeurer ouvert aux critiques sur ses opinions et sa conduite ;
c’est qu’il a pris l’habitude d’écouter tout ce qu’on disait contre lui, d’en profiter autant qu’il était nécessaire
et de s’exposer à lui-même - et parfois aux autres - la fausseté de ce qui était faux : c’est qu’il a senti que la
seule façon pour un homme d’accéder à la connaissance exhaustive d’un sujet est d’écouter ce qu’en disent des
personnes d’opinions variées et comment l’envisagent différentes formes d’esprit. Jamais homme sage n’acquit sa
sagesse autrement ; et la nature de l’intelligence humaine est telle qu’elle ne peut l’acquérir autrement.
Loin de susciter doute et hésitation lors de la mise en pratique, s’habituer à corriger et compléter systématiquement
son opinion en la comparant à celle des autres est la seule garantie qui la rende digne de confiance. En effet
l’homme sage - pour connaître manifestement tout ce qui se peut dire contre lui, pour défendre sa position contre
tous les contradicteurs, pour savoir que loin d’éviter les objections et les difficultés, il les a recherchées et
n’a négligé aucune lumière susceptible d’éclairer tous les aspects du sujet - l’homme sage a le droit de penser
que son jugement vaut mieux que celui d’un autre ou d’une multitude qui n’ont pas suivi le même processus.
Ce n’est pas trop exiger que d’imposer à ce qu’on appelle le public - ce mélange hétéroclite d’une minorité
de sages et d’une majorité de sots - de se soumettre à ce que les hommes les plus sages - ceux qui peuvent le plus
prétendre à la fiabilité de leur jugement - estiment nécessaire pour garantir leur jugement. (...)
S’il était interdit de remettre en question la philosophie newtonienne, l’humanité ne pourrait aujourd’hui la
tenir pour vraie en toute certitude. Les croyances pour lesquelles nous avons le plus de garantie n’ont pas d’autres
sauvegardes qu’une invitation constante au monde entier de les prouver non fondées. Si le défi n’est pas relevé -
ou s’il est relevé et que la tentative échoue - nous demeurons assez éloignés de la certitude, mais nous aurons fait
de notre mieux dans l’état actuel de la raison humaine : nous n’aurons rien négligé pour donner à la vérité une
chance de nous atteindre. Les lices restant ouvertes, nous pouvons espérer que s’il existe une meilleure vérité,
elle sera découverte lorsque l’esprit humain sera capable de la recevoir. Entre-temps, nous pouvons être sûrs que
notre époque a approché la vérité d’aussi près que possible. Voilà toute la certitude à laquelle peut prétendre un
être faillible, et la seule manière d’y parvenir. »