JS Mill, De la liberté, Introduction
« La volonté du peuple signifie en pratique la volonté du plus grand nombre ou de
la partie la plus active du peuple : de la majorité, ou ceux qui parviennent à s’imposer en tant que
majorité »
« Mais dans la marche des affaires humaines vint le temps où les hommes cessèrent de considérer qu’une
loi naturelle conférait à leurs gouvernants un pouvoir indépendant, opposé à leurs propres intérêts.
Il fallait que les différents magistrats de l’Etat fussent pour eux des tenants, des délégués, révocables
à leur gré. C’était, leur semblait-il, la seule façon de se prémunir complètement contre les abus de pouvoir
du gouvernement. Peu à peu, cette revendication - ce besoin nouveau de gouvernants électifs et temporaires -
devint l’objet principal des efforts du parti démocratique partout où un tel parti existait et se substitua
très largement à l’ancienne volonté de limiter le pouvoir des gouvernants. Tandis qu’on luttait pour placer
le pouvoir des gouvernants sous la tutelle des gouvernés, certains se mirent à penser qu’on avait attaché trop
d’importance à la limitation du pouvoir lui-même. C’était une ressource uniquement (semblait-il) lorsque les
dirigeants avaient des intérêts opposés à ceux du peuple. A présent, ce qu’on voulait, c’était que les dirigeants
fussent identifiés au peuple : que leurs intérêts et leur volonté devinssent les intérêts et la volonté de la nation.
La nation n’avait nul besoin d’être protégée contre sa propre volonté ; il n’y avait aucun risque qu’elle ne se
tyrannisât elle-même. Si les gouvernants étaient effectivement responsables devant elle, promptement révocables
par elle, elle serait alors en mesure de leur confier un pouvoir dont elle dicterait elle-même l’usage. (...)

Mais, dans les théories politiques et philosophiques comme chez les personnes, le succès révèle des fautes et
des infirmités que l’échec eût peut-être dérobées à l’observation. L’idée que les peuples n’ont pas besoin de
limiter leur pouvoir sur eux-mêmes pouvait sembler axiomatique lorsqu’un gouvernement démocratique n’existait
encore que dans nos rêves ou nos livres d’histoires. Mais cette idée ne se laisse pas pour autant amoindrir par
les aberrations passagères de la Révolution française dont les plus graves furent le fait d’une minorité
usurpatrice et qui, par ailleurs, ne trouvèrent pas de légitimité dans les institutions démocratiques, mais
dans une explosion de révolte soudaine et convulsive contre le despotisme aristocratique et monarchique.
Cependant, avec le temps, une république démocratique vint occuper une grande partie de la surface de la
terre et s’imposa comme l’un des membres les plus puissants de la communauté des nations ; dès lors,
le gouvernement électif et responsable devint l’objet de ces observations et de ces critiques qu’on adresse
à tout grand fait existant. C’est alors qu’on s’aperçut que des expressions telles que « l’autonomie politique »
et « le pouvoir du peuple sur lui-même » n’exprimaient pas un véritable état de choses. Les « gens du peuple »
qui exercent le pouvoir ne sont pas toujours les mêmes que ceux sur qui il s’exerce ; et « l’autonomie politique »
en question n’est pas le gouvernement de chacun par soi-même, mais celui de chacun par tous les autres. Bien plus,
la volonté du peuple signifie en pratique la volonté du plus grand nombre ou de la partie la plus active du peuple
: de la majorité, ou ceux qui parviennent à s’imposer en tant que majorité. Il est donc possible que les
« gens du peuple » soient tentés d’opprimer une partie des leurs ; aussi est-ce un abus de pouvoir dont
il faut se prémunir au même titre qu’un autre. C’est pourquoi il demeure primordial de limiter le pouvoir du
gouvernement sur les individus, même lorsque les détenteurs du pouvoir sont régulièrement responsables devant
la communauté, c’est-à-dire devant son parti le plus fort. Si cette conception est devenue réalité, c’est
qu’elle s’est imposée d’elle-même tant à l’intelligence des penseurs qu’aux inclinations de ces classes importantes
de la société européenne qui à tort ou à raison, voient en la démocratie une menace pour leurs intérêts.
Ainsi range-t-on aujourd’hui, dans les spéculations politiques, « la tyrannie de la majorité » au nombre de
ces maux contre lesquels la société doit se protéger.
De même que les autres tyrannies, la tyrannie de la majorité inspirait - et inspire encore généralement -
de la crainte d’abord parce qu’elle transparaissait dans les actes des autorités publiques. Mais les gens
réfléchis s’aperçurent que, lorsque la société devient le tyran - lorsque ses moyens de tyranniser ne se
limitent pas aux actes qu’elle impose à ses fonctionnaires politiques. La société applique les décisions
qu’elle prend. Si elle en prend de mauvaises, si elle veut ce faisant s’ingérer dans des affaires qui ne
sont pas de son ressort, elle pratique une tyrannie sociale d’une ampleur nouvelle - différente des formes
d’oppression politique qui s’imposent à coups de sanctions pénales - tyrannie qui laisse d’autant moins
d’échappatoire qu’elle va jusqu’à se glisser dans les plus petits détails de la vie, asservissant ainsi
l’âme elle-même. Se protéger contre la tyrannie du magistrat ne suffit donc pas. Il faut aussi se protéger
contre la tyrannie de l’opinion et du sentiment dominants, contre la tendance de la société à imposer, par
d’autres moyens que les sanctions pénales, ses propres idées et ses propres pratiques comme règles de conduite
à ceux qui ne seraient pas de son avis. Il faut encore se protéger contre sa tendance à entraver le développement -
sinon à empêcher la formation - de toute individualité qui ne serait pas en harmonie avec ses moeurs et à façonner
tous les caractères sur un modèle préétabli. Il existe une limite à l’ingérence légitime de l’opinion collective
dans l’indépendance individuelle : trouver cette limite - et la défendre contre tout empiètement éventuel - est
tout aussi indispensable à la bonne marche des affaires humaines que se protéger contre le despotisme politique. »