La faillite de la démocratie

ou

De la nécessité d'un permis de voter
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Platon, République, VIII, 557a-562a

« Voilà donc ce que comporterait la démocratie (...) et ce serait là, apparemment, un délicieux régime politique, sans vraie direction, et multicolore, distribuant une certaine forme d’égalité, de façon identique, à ceux qui sont égaux et à ceux qui ne le sont pas »

- Or la démocratie, je crois, naît lorsque après leur victoire, les pauvres mettent à mort un certain nombre des autres habitants, en expulsent d’autres, et font participer ceux qui restent, à égalité, au régime politique et aux charges de direction, et quand, dans la plupart des cas, c’est par le tirage au sort qu’y sont dévolues les charges de direction.
- Oui, dit-il, c’est comme cela que la démocratie est instituée, que cela ait lieu par les armes, ou encore que l’autre parti, intimidé, cède la place.
- Eh bien, dis-je, de quelle façon ces gens-là se gouvernent-ils ? Et quelle est cette fois-ci ce genre de régime politique ? Car il est visible que l’homme qui est comme lui nous apparaîtra être l’homme démocratique.
- Oui, c’est visible, dit-il.
- Eh bien en premier lieu, sans doute, ils sont libres, la cité devient pleine de liberté et de licence de tout dire, et on y a la possibilité de faire tout ce qu’on veut ?
- Oui, on le dit en tout cas, dit-il
- Or partout où existe cette possibilité, il est visible que chacun voudra, pour sa propre vie, l’arrangement particulier qui lui plaira.
- Oui, c’est visible
- Je crois dès lors que c’est surtout dans ce régime politique qu’on pourrait trouver les hommes les plus divers.
- Forcément.

- Ce régime, dis-je, a des chances d’être le plus beau des régimes politiques. Pareil à un manteau multicolore, brodé d’une juxtaposition de fils de toutes teintes, ce régime lui aussi, brodé de la juxtaposition de toutes sortes de caractères, pourrait apparaître comme le plus beau. Et, ajoutai-je, peut-être que beaucoup de gens, à l’instar des enfants et des femmes quand ils regardent les objets multicolores, jugeraient en effet que c’est lui le plus beau.
- Oui, certainement, dit-il.
- Et c’est en lui, heureux homme, dis-je qu’il est tout indiqué d’aller chercher un régime politique.
- Que veux-tu dire ?
- Qu’il contient toute espèce de régimes, à cause de la possibilité de choix dont on y jouit ; et il se peut bien que celui qui veut établir une cité - ce que nous, nous faisions tout à l’heure - doive nécessairement venir dans une cité gouvernée de façon démocratique pour voir si tel mode lui plairait, et pour le choisir, comme s’il était arrivé là à un grand marché des régimes ; et, pour une fois son choix fait, fonder une cité sur ce mode-là.
- En tout cas, dit-il, il ne risquerait pas d’avoir pénurie de modèles.
- Et sache en plus, dis-je, qu’on n’est nullement contraint de diriger, dans cette cité-là, même si l’on est apte à le faire, ni non plus d’être dirigé, si on ne le veut pas, ni de faire la guerre, quand les autres la font, ni d’être en paix quand les autres y sont, si soi-même on ne désire pas la paix ; et inversement, si une loi vous empêche d’exercer une charge de dirigeant ou de juge, de renoncer à exercer néanmoins la charge de dirigeant ou celle de juge si l’envie vous en vient : une telle façon de vivre n’est-elle pas un don des dieux et un délice, sur le moment ?
- Peut-être, dit-il, le moment en tout cas.

- Mais dis-moi : la douceur qu’on y manifeste envers certains de ceux qui ont été jugés n’a-t-elle pas de l’élégance ? N’as-tu jamais vu, sous un tel régime politique, des hommes contre qui on a voté la peine de mort ou d’exil, qui n’en restent pas moins là et se déplacent au beau milieu de tous, et de quelle façon, comme si personne ne s’en souciait ni ne le voyait, le condamné hante les lieux comme le ferait un héros ?
- Si, dit-il, et j’en ai même vu beaucoup.
- Et l’esprit large, dénué de toute mesquinerie, de ce régime ? et au contraire son mépris pour ce dont nous nous parlions avec solennité lorsque nous fondions la cité, quand nous disions que l’homme qui n’avait pas une nature exceptionnelle ne pourrait jamais devenir un homme de bien, à moins d’être amené à jouer dès l’être amené à jouer dès l’enfance parmi les belles choses et à pratique tous les exercices qui tendent au beau : avec quel dédain, piétinant tout cela, ce régime refuse de se soucier des pratiques qui vont précéder l’accès au domaine politique, mais honore quiconque déclare simplement être bien disposé envers la masse ?
- C’est certes un bien noble régime, dit-il.

- Voilà donc ce que comporterait la démocratie, avec d’autres traits aussi apparentés aux précédents ; et ce serait là, apparemment, un délicieux régime politique, sans vraie direction, et multicolore, distribuant une certaine forme d’égalité, de façon identique, à ceux qui sont égaux et à ceux qui ne le sont pas.
- Ce sont des choses bien connues que tu décris là, dit-il.
- Observe alors, dis-je, ce qu’est l’homme qui est similaire dans sa vie personnelle. Ou bien faut-il examiner en premier lieu, comme nous l’avons fait pour le régime politique, de quelle façon il naît ?
- Oui, dit-il.
- N’est-ce pas de la façon suivante ? Il serait, je crois, le fils de cet homme avaricieux et oligarchique de tout à l’heure, élevé par son père dans les façons d’être qui sont les siennes ?
- Oui, bien sûr.
- (...)
- Après cela, je crois, un tel homme [l’homme qui traite de manière démocratique, c’est-à-dire égale chacun de ses désirs] vit en ne dépensant pour les plaisirs nécessaires rien de plus que pour les non nécessaires, en argent, en efforts, et en temps passé. Toutefois, s’il a de la chance, et qu’il ne pousse pas sa frénésie dionysiaque au-delà des bornes, et si, quand il est devenu un peu plus âgé, et que le gros du tumulte est passé, il accueille certaines parties des désirs expulsés, sans se donner tout entier aux nouveaux venus, alors il vit en plaçant les plaisirs à peu près à égalité ; il libre le pouvoir de direction en lui-même à chaque fois au premier plaisir venu, comme s’il avait été tiré au sort, jusqu’à ce qu’il ait été assouvi ; et ensuite à un autre, n’en méprisant aucun, mais les nourrissant à égalité.
- Oui, exactement.
- Quant au discours vrai, dis-je, il ne l’accueille pas, il ne le laisse même pas entrer dans la salle des gardes, ce discours qui prétend que certains plaisirs sont propres aux désirs honnêtes et bons, mais les autres aux désirs mauvais, et qu’il faut pratiquer et les honorer les premiers, réprimer les autres et les asservir. Devant tout cela il secoue la tête, et affirme qu’ils sont tous semblables, et qu’il faut les honorer à égalité.
- Oui, dit-il, étant donné sa disposition, c’est exactement ce qu’il fait.
- Il vit en plaçant les plaisirs à peu près à égalité ; il livre le pouvoir de direction en lui-même à chaque fois au premier plaisir venu, comme s’il avait été tiré au sort, jusqu’à ce qu’il ait été assouvi ; et ensuite à un autre, n’en méprisant aucun, mais les nourrissant à égalité.
- Oui, exactement
- Quant au discours vrai, dis-je, il ne l’accueille pas, il ne le laisse même pas entrer dans la salle des gardes, ce discours qui prétend que certains plaisirs sont propres aux désirs honnêtes et bons, mais les autres aux désirs mauvais, et qu’il faut pratiquer et les honorer les premiers, réprimer les autres et les asservir. Devant tout cela il secoue la tête, et affirme qu’ils sont tous semblables, et qu’il faut les honorer à égalité.
- Oui, dit-il, étant donné sa disposition, c’est exactement ce qu’il fait.
- Par conséquent, dis-je, il passe sa vie au jour le jour, à ainsi satisfaire le premier désir venu : tantôt il s’enivre en se faisant jouer de la flûte, puis à l’inverse il ne boit que de l’eau et se laisse maigrir, tantôt encore il s’exerce nu, quelquefois il est oisif et insoucieux de tout, et tantôt il a l’air de se livrer à la philosophie. Et souvent il se mêle des affaires de la cité, et sur une impulsion, il dit ou fait ce qui lui vient à l’idée.