Rousseau, Du contrat social , II, 3
« Il importe (...) pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale qu’il n’y ait
pas de société partielle dans l’Etat et que chaque citoyen n’opine que d’après lui »
« Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale ; celle-ci
ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés
particulières : mais ôtez de ces mêmes volontés les plus et les moins qui s’entre-détruisent, reste pour
somme des différences la volonté générale.

Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux,
du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours
bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de
chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l’Etat ;
on peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes, mais seulement autant que d’associations.
Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin quand une de ces
associations est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres, vous n’avez plus pour résultat une somme
de petites différences, mais une différence unique ; alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui
l’emporte n’est qu’un avis particulier.
Il importe donc pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale qu’il n’y ait pas de société partielle
dans l’Etat et que chaque citoyen n’opine que d’après lui. Telle fut l’unique et sublime institution du grand
Lycurgue. Que s’il y a des sociétés partielles, il en faut multiplier le nombre et en prévenir l’inégalité,
comme firent Solon, Numa, Servius. Ces précautions sont les seules bonnes pour que la volonté générale soit
toujours éclairée, et que le peuple ne se trompe point. »